Masterclass de Milan

25. Petites et grandes règles de guidage

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Nicolas : "Aujourd’hui j’ai 45 ans, et j’ai réussi à synthétiser la pratique en 3 règles.

La première règle, qui est très importante puisqu'on est en ville, c'est qu'il faut qu'il y ait des toilettes. Régulièrement. S'il n’y en a pas, les gens sont stressés, ne sont pas attentifs.

La deuxième, il faut toujours improviser. Sinon on s'en fout, on va au musée, on paye quelqu'un pour une visite guidée. C'est un art ! C’est un art… donc ça va avec l’empathie et le polyphonique. Il faut toujours improviser parce que les publics sont toujours différents : à des sportifs, on va donner du sport ; à des « cultivés », on va donner de la « cultivation » ; il faut donc vraiment en être toujours à l'écoute de la demande – essayer de répondre à la demande, mais de la manière la plus ambiguë pour que eux approfondissent et amènent des choses. Donc il faut toujours improviser, parce que c'est une forme ouverte qui accueille le public, et le public participe. C’est de l’autoformation en commun.

La dernière, c'est qu'il faut être drôle. Sinon à quoi ça sert ? Si c'est l'essentiel d'avoir des toilettes, d'être accueillant et d'être drôle, c'est qu'on passe un bon moment ensemble.

Baptiste : Comment ça se passe quand tu dois donner un rendez-vous ? On imagine quelqu'un qui veut donner un rendez-vous, à un groupe, qui ne sait pas trop faire, le rendez-vous tu le donnes où ? Tu fais de quelle heure à quelle heure ? Sur des choses très pratiques, que pourrais-tu partager ?

Nicolas : Pratiquement, je sais que c'est beaucoup plus facile de prévoir des boucles. Ça dépend aussi de la demande du public. J'ai une espèce de vitesse moyenne, donc j'arrive à peu près à lire ma vitesse sur la carte. Je fais grosso modo du 1 km/h. Je peux faire moins, je peux faire plus. Ça dépend de la demande – et tu t'adaptes. La marche un peu intense, la traversée de ville, tu peux compter à 2 km/h, rarement plus ; et après, je peux faire du 100 m à l'heure, c'est très très drôle (comme « La Canebière en 3 jours ») mais ça fait mal au dos. Les gens qui ont le dos fragile aiment mieux marcher. La marche est confortable en fait, c'est de ne pas marcher qui est difficile.

Concernant le lieu de rendez-vous, quand on précise un lieu de rendez-vous, il faut se mettre dans la tête de celui qui va le lire, il faut prévoir d'avance comment il ne va pas comprendre. Par exemple, je donne un rendez-vous sur le pont dans la gare d'Aix-TGV, et j'ai eu des demandes de gens qui m'ont dit « Ouais mais y en a beaucoup des ponts dans la gare ». Il n’y a pourtant qu’un pont, puisque les autres ponts sont hors de la gare. Mais je n'avais pas prévu qu'on pouvait mal interpréter, mal comprendre, et qu’en fait, ils pensaient à des gros ponts routiers et c'est normal. Moi je pensais à une petite passerelle piétonne, et ils ne l’avaient pas vue.

Baptiste : Tu utilises parfois des documents d'archives que tu amènes, et ça sert aussi à la mise en scène de la parole. Est-ce que tu préconises ça ? Ou c'est juste ta façon à toi ?

Nicolas : Oui, je m’imaginerais mal être tout nu. Tu le fais toi, emmener des documents, Boris ?
Boris : Des fois oui, des fois non.
Nicolas : Voilà, pareil, des fois oui des fois non. Ça va avec le trac des comédiens. Les documents ça me rassure. Je me rappelle être petit avec mes parents et partir en vacances avec des dictionnaires dans le sac. Ça rassure d’avoir des documents. Évidemment, ça amplifie le propos, c’est super, c’est docte. Les livres aussi, c'est pas mal. J’ai développé une espèce de manière de les utiliser. Pendant longtemps, j'ai rêvé de la « tablette-ordinateur » dans laquelle j'aurais toutes mes images, puis comme ça, elle serait assez grandes, et je pourrais montrer pleins d'images différentes enregistrées… Toutes les tentatives ont été catastrophiques. La tablette, elle est petite, la tablette elle disparait avec la lumière du soleil, elle sert à rien du tout.

Donc j’ai chez moi à peu près une tonne de papier, qui correspond à 20 ans de photocopies. J'ai tout un système de rangement. Je range mes photocopies par code postal, par géographie, comme ça, ça me permet de faire des grands tas. J’ai par exemple d’un côté « Marseille » et de l’autre « hors Marseille ». Dans Marseille, c’est par arrondissement. Hors Marseille, c’est par code postal. Et puis j'aime beaucoup le papier, le froissé du papier, le plié-déplié, ça va avec la carte. La carte, c’est le premier document. Hier, ça nous a manqué beaucoup la carte. Dans les promenades, je suis plus souvent dans la carte qu’en dehors de la carte. Je préfère regarder la carte et puis, à un moment, je lève le nez et je dis « ah oui c'est vrai c'est comme ça ». La carte est donc un des documents.

Les documents, ensuite, c'est ce que tu veux. Là, je fais un truc sur Firminy, alors je vais avoir quoi ? J'ai des passions personnelles pour les analyses de photos aériennes et de plans anciens (on est pas obligés, hein !). Je prends beaucoup de temps à caler les photos et regarder les toits des bâtiments, pour voir quand est-ce qu’il apparaît, quand est-ce qu’il disparaît. On peut interpréter la pousse des arbres, quand est-ce qu'ils ont été plantés ? Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres ? En fait, c'est passionnant quoi, l'évolution du territoire, il y a des vérités là-dedans.

Il m'arrive d'aller à un endroit où je n'ai jamais été (j'ai eu une commande il n'y a pas longtemps à Saint-Mitre-les-Remparts), et on me demande donc de faire visiter un endroit où je n'ai jamais été, et il y a les gens de la mairie qui sont là, et je m'en fous, je dis oui quoi j'y vais. Et donc j'ai préparé pas mal de cartes, les unes sur les autres, chez moi, ça me prend deux heures, je mets les cartes les unes sur les autres, comme ça, et j'ai déjà une espèce de dynamique du territoire. Donc je vois comment ça marche, et quand j'arrive, je ne suis pas tout nu. Avec cette expertise, j'arrive à discuter avec des gens qui connaissent déjà les lieux, alors que moi je ne connais pas, en leur ramenant des éléments d'information qui les intéressent.

Baptiste : Quand tu guides, tu parles très fort, en général. Est-ce que ça fait partie des ingrédients importants de la marche, cette façon physique de faire ?

Nicolas : J’ai découvert ça avec le temps, mais j’aime beaucoup ça. Là, on est pieds nus dans l'herbe, ça change complètement le rapport à l'environnement. « Faire toc toc » sur les murs, eh bien c'est le réel : c'est le corps qui essaye la matière, qui voit la matière et le « toc toc », c'est dans l'oreille. On l'entend : le cerveau mélange la sensation de l'épiderme, le bruit du choc, et on a une empathie avec la matière.

Le coup de la voix par exemple, c'est lié au fait d'avoir des grands groupes. Il faut que la parole porte, quoi. Ça fait partie des compétences de comédien. Tu as deux domaines : tu as le clown et le troubadour. Le troubadour, c'est être dans la rue : occuper l’espace, être drôle. Avec cette recette très simple de la réverbération sur les murs : la voix ne doit pas être projetée sur le public ; si tu le fais, c'est une agression, puisque la voix est forte. La voix doit être porté sur le bâti pour se réverbérer, revenir vers toi et le public. Et comme ça, ils entendent deux fois. En même temps, le son est deux fois plus fort. Ça, c'est le troubadour.

Et le comédien, ça va avec amener les papiers ou ne pas amener les papiers. C'est la gestion du trac, c’est connaître le clown en soi, accepter son image. J’en connais, ils sont timides ; et donc évidemment, ils font des promenades, ils n’arrivent pas à porter la voix, il assument pas leur apparence, c'est pas facile. Et là, j'ai pas de recette. J'ai rencontré les comédiens, ça va avec l'impro, s’en foutre de son ventre ou de son allure, voilà.

Baptiste : Ça pourrait aider de savoir s'il y a parfois des marches qui ne se sont pas bien passées, dont tu n’étais pas content, et que tu aies compris pourquoi ?

Nicolas : Concernant l’apparence, il y a le fameux parapluie rouge. Les guides officiels payés par les agences de voyages, ils ont un parapluie rouge parce que, même si tu n’es pas en position de chef, il faut au moins savoir qui on suit. Le parapluie rouge des guides, c'est un point de repère tout simple. Il faut trouver un moyen de se faire remarquer facilement. Quand on a des grands groupes, ça devient indispensable. Quand tu dépasses une jauge à 25, avec des gens que tu n’as jamais vus avant, il faut absolument qu’ils interprètent qui est le chef.

Il y a cette règle aussi, qui est une règle d’Yves Clerget et que j’aime beaucoup et c'est lui qui m'avait dit ça, c'est : « Qui ne suit pas, ne suit pas ». Et c'était vachement bien, parce que ça voulait dire : « Toi tu es le guide, tu as fait beaucoup de travail de préparation, digestion de la parole, tu es en pleine concentration, avec un auditoire pour arriver à ressortir tout ça, d'être au mieux quoi, tu fais un effort pour que ce soit bien – et pour pouvoir te concentrer comme ça, il faut que tu oublies le talent d'organisateur, tu n’es pas la maman du groupe, que tu n’es pas là pour attendre les derniers, que tu n’es pas là pour être sûr que tout le monde a bien compris, et donc tu te délestes de tout ça. Celui qui ne suit pas, ne suit pas. Toi, tu fais ton travail, le public fait son travail, qui est d'être concentré et ouvert et participatif.

Il y en a souvent, des « qui ne marchent pas ». C'est des malentendus. Du genre, tu prépares une rando culture pour des sportifs tu vois. Ils s’emmerdent avec leurs bâtons quoi, ils s’ennuient.

Après, il y a la politique. Faut faire vachement gaffe. Ces vingt dernières années, il y a une espèce de possibilité d'avoir une certaine parole en public qui s'est cassée, parce qu'on interprète tous très fort. Il y a eu un moment, à l’époque de Sarkozy, qui était assez difficile, parce que soit tu étais pour, soit tu étais contre. Et moi je me rappelle de d'un type en particulier, qui pensait que je ne faisais que de la propagande anti Sarkozy. Alors que pas du tout, j’étais en train de parler des arbres du cours. Ça, c'est vachement dur. C'est comme quand les politiciens Marseille disent qu'on fait du « Marseille bashing » quand on fait les documentaires sociologiques.

Alors ça peut ne pas marcher parce que tu as mal prévu qui était ton public. Le coup du malentendu de la part du public, ça tu ne gères pas, hein, c'est la vie de tous les jours. Et le dernier truc qui n’a pas marché, c'est que j'avais prévu une matinée un peu longue et intense et donc, je tirais groupe, et j'ai oublié de m'arrêter dans les toilettes, qui étaient prévues à Borély et on revient à la règle numéro 1 : il faut qu'il y ait des toilettes.

Loïc : Je t’ai entendu utiliser le terme « symphonie ».

Nicolas : Alors, quand je dis « symphonie », je veux dire « format complet ». Comme un repas complet, il y a une promenade complète. Enfin, c’est expérimental, c’est empirique, mais il y a une espèce de formule classique, que je dis symphonique, parce que la symphonie, c’est dans la musique classique, la composition qui sert d’étalon pour le reste. Donc dans la symphonie, il y a tout, comme le repas – il y a l’entrée, le sucré, le salé –, il y a tout dans la symphonie : un début, un milieu une fin. Il y a un climax, il y a une manière de savoir commencer, une manière de tenir, donc c’est les quatre mouvements, et puis il y a une manière de savoir finir. J’aime beaucoup « savoir finir », je trouve ça très drôle ; Il y a des techniques de gestion de groupe : par exemple, tu fais rire, tu fais rire, et puis tu lâches tout le monde et tu ne dis plus rien. Il y a plein de manières de finir, c'est du théâtre. C'est des manières de compresser et décompresser le temps, et il peut y avoir du rien. Un tunnel de rien, c'est bien parce que tout ce qui était avant et tout ce qui sera après sera super.

Et quand je dis « choral », ça va avec l’empathie, avec la participation. C'est que réellement, tout ce que je dis, c'est ce que les autres m'ont appris. Et donc, il faut que les autres me parlent, et je témoigne de ça, il faut tout le temps être ouvert pour que qui a envie de participer puisse participer.

Il y a aussi les gros « relous ». À Marseille, les gros « relous », je sais pas comment faire, donc tu fais avec. Parfois, tu as un groupe en ville, et il y a des gens qui ont envie de rentrer dedans, et des fois, ces gens-là, ils vont mal, ils prennent de la place. Je sais pas comment dire, il faut faire avec. En tout cas, il ne faut pas de violence, pas d'agressivité, pas de méchanceté, parce que sinon tout est raté, l'ambiance est mauvaise.

Après, il y a des manières d’intervenants extérieurs qui sont supers. Les sachants qui t’apprennent, ça tu respectes énormément, tu les encourages, tu souris, tu vas dans leur sens en leur disant « ha mais bien sûr », mais sans se mentir à soi-même, c'est juste le plaisir d'être ensemble, aussi bien qu'ils soient de droite, de gauche, coincés sur un truc, c'est pas grave. À la balade de Saint-Mitre, il y avait un élu qui était dépressif, chiant, et « tout est bloqué », etc. Eh ben moi, je me suis éclaté avec ce mec. Et une partie de mon rôle dans la balade, ça a été que, de son côté « il y a rien qui marche, tout est pourri », il a canalisé sur moi, à qui ça ne faisait rien du tout, parce que, au contraire il savait plein de choses sur pourquoi c'était « bloqué et pourri », et moi j'étais très heureux de l’entendre, c’est vrai que c’était profond. Et comme ça, il a pas pourri l'ambiance du groupe.

Les derniers intervenants que j'aime beaucoup, c’est les enfants. Je leur laisse de plus en plus de place. Ils témoignent de ce fait que tu as le droit de participer. Ils peuvent avoir une décontraction et une une immédiateté, une spontanéité comme ça les enfants, que nous on n’a pas. J'ai remarqué qu’être ouvert aux enfants, ça permet d'être ouvert aux adultes. Les enfants c’est un des outils de l'ouverture.
Les chiens aussi, c'est pas mal. C’est un promeneur comme les autres, il a son expérience, il a son témoignage. Ils ont un enthousiasme à la promenade qu'on a pas.

Alexandre : Comment tu vois ce qu’on fait par rapport à la pratique muséale ? Parce qu’on fait là, pendant la promenade, ce qu’on a pas le droit de faire dans un musée : on touche, on peut marcher sur la vitrine, on peut courir partout, on n’est pas du tout dans la même concentration. Est-ce que tu as un rapport au musée, est ce que la marche est un anti-musée ? Ou un nouveau musée ?

Nicolas : C’est une histoire de considérer l’ordinaire, le « déjà-là », l’immédiat, les choses qui sont là sans intermédiaire, considérées comme étant de valeur – mais c’est plutôt de la philosophie. Et Stendhal, il est très très beau pour ça. C’est l'articulation avec l'invention, c'est les Lumières, c'est l'invention de l'objectivité au 17e-18e siècles. Stendhal arrive après ça, et entre-temps, il y a eu la création des musées, avec la prise des biens des aristocrates, donc tout d'un coup le luxe, le sublime, peuvent être accessible à un grand public. Et puis tu as ce début du 19e, où Stendhal va dans les musées et il pleure, et il sort du musée et il pleure. Il pleure d'émotion parce que il est trop ouvert aux choses. Les poignées de portes sont mignonnes, il est trop ému, autant par l'intérieur que par l’extérieur du musée. Et c’est l'équivalent je pense : l’intérieur du musée et l'extérieur du musée, c'est la même chose. L'intérieur de ma tête et l'extérieur de ma tête, c'est la même chose. C'est là, on est ensemble. Je ne théorise pas trop le rapport au musée. Le coup de la vitrine avec la chaussure, je ne suis pas tout à fait au clair avec ça. Pour moi c’est surtout du théâtre.

Paul : Les gens qui commencent à faire des balades, au début ils ont le trac parce qu’il faut parler, il faut dire des choses. On se dit « il faut quand même que je dise des choses vraies », et en même temps, plus je fais des balades et plus je me dit qu’il faut en fait être assez décontracté avec l'idée de ce qui est vrai ou pas. Le guide il peut être un peu, Denis dirait « gonzo », mais ça veut dire « dire des choses », mais savoir que ce qui est important c'est qu'on soit là à parler et ne pas avoir peur de déraper, de dire des trucs semi-faux, mais qui font réagir. Ce qui est important, c'est le moment et la sculpture des rumeurs.

Nicolas : Oui tout à fait. La vérité c’est une quête vaine, ça n’existe pas. Les choses sont comme on a envie qu'elle soient. Si j'arrive ici, et qu'avec vous, je vous dis, j'ai une manière de vous prendre, j'essaie d'être gentil avec vous pour vous ayez confiance en moi, et puis je vous dis « c'est la meilleure opération d'urbanisme du monde », et que je vous explique pourquoi le traitement du fossé paysager permettra à trois grenouilles de donner de la mixité spéciste, etc., eh bien vous allez me croire, parce que les choses elles sont comme on veut qu’elles soient, on les déforme. Le rapport à la vérité, je ne sais pas comment dire, il y a une émotion de la compréhension. Il n’y a pas la vérité, il y a la compréhension qu'on ne comprendra pas (c'est la sagesse) et, une fois que l’on comprend que l’on connaîtra jamais tout, eh bien on est soi-même mystérieux, dans un monde mystérieux, et on partage l'ambiguïté.

Ça c'est un grand message de l'art plastique, de la peinture et de l'architecture. Si tu veux que ces choses-là qui ne parlent, pas qui bougent pas, ou pas beaucoup comme ça, si tu veux qu'elle envoient un message (elles n’enverront jamais un message), il faut que le spectateur croie que le message vient vers eux, donc il faut créer chez le spectateur l'ouverture à l'ambiguïté, pour que lui-même crée dans sa propre vision des choses, quelque chose qui corresponde à son désir de voir. Donc c'est l'ambiguïté.

Il y avait cette émission sur France Culture à propos de Casanova et donc des spécialistes de Casanova disaient qu’il est très très difficile de savoir dans son journal ce qui est vrai et ce qui est faux. Pourquoi ? Parce que ce qui intéresse Casanova, ce n'est pas la vérité historique, ce qui intéresse Casanova, c'est que l'histoire soit belle. Qu’on achète ses livres, qu’on soit séduit par lui, et par sa parole. Et les spécialistes de Casanova disent qu’il y a un moyen sûr et certain de savoir quand est-ce que Casanova ment, c'est que quand vous pensez que Casanova ment, c'est qui vous dit la vérité.

Et la dernière chose là-dessus, c’est l’écrivain Aurélien Bellanger qui dit ça, et je trouve ça très drôle, c’est : « La poésie est à la poésie ce que l'ironie et à la prose ». Alors, « la poésie », faut pas l'appeler, si tu l'appelles elle n’est pas là, donc « la poésie ». La prose n’est pas la poésie. Nous allons décrire les choses ensemble et partager cette prose qui est une description des choses. Dans cette description, il faut mettre une qualité, il faut mettre une intensité. Cette intensité, c'est une manière, c'est l'ironie.

C'est-à-dire que, quand tu dis qu’on peut jouer avec la vérité, ou quand Casanova joue avec la vérité, ce qui est intéressant, c'est de passer un bon moment ensemble, à partager l'ambiguïté des choses. Et donc « l'ironie et à la prose ce que la poésie est à la poésie », ça veut dire que, quand tu décris les choses, si tu mets un deuxième degré du conditionnel, et qu'on ne sait pas si tu dis la vérité ou un mensonge, l'auditeur séduit va jouer au même jeu, et on va participer ensemble à ça. À l’inverse, l'absence d'ironie, l'absence de second degré et la quête de la vérité est un mur infranchissable. Le deuxième degré, ça permet d'avancer. On en vient peut-être à la politique. La prise de parti en politique c'est une partialité, c’est déformer l'ambiguïté des choses, c'est obliger un point de vue, un cadrage, et il ne faut surtout pas faire ça. Il faut toujours être le savon ou l’anguille.