Masterclass de Milan

24. Petite histoire de la marche comme pratique artistique

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De mémoire – c'est un cours que j'ai préparé il y a 4 ou 5 ans pour les arts de la rue à Marseille, pour des étudiants Coréens, sur la possibilité de la marche comme posture artistique.

On commençait par le Moyen-Âge et le troubadour. Le troubadour, qui est l'héritier d'Homère – une des origines de la littérature –, c'est ce promeneur racontant, dont on va écrire plus tard les histoires, et qui seront la littérature.
Je viens de Bordeaux et, adolescent, on m'avait raconté cette histoire-là qui était que l'amour n'existe pas. L'amour, ce que nous vivons comme l'amour, le cœur rouge comme ça là qui bat pour l'autre, était une invention poétique du Moyen Âge, qui arrive autour de la Méditerranée dans plusieurs endroits, à cause de ces poètes marchant.

Et donc à Bordeaux, il y avait un poète qui s’appelait Jaufré Rudel, qui était un vrai troubadour donc, déclamant dans la rue des textes pour arriver à gagner de l'argent et qui, pour gagner plus d'argent, invente une histoire qui marche : il invente qu'il est amoureux, d'une princesse tunisienne, qu’il n'a jamais vue, dont il a juste entendu parler ; et donc, il va de ville en ville en racontant qu'il est amoureux, qu'il aime quelqu'un. Les gens découvrent cette notion qu’ils ne connaissaient pas, qui était la passion ardente. Et il gagne sa vie comme ça.

En parallèle il y a Les Mille et une nuits, à peu près à la même période au Moyen-Orient, et donc Les Mille et une nuits, c’est la même chose : c’est une sorte d’invention de l’amour, pour pouvoir captiver l'auditoire et pouvoir s'enfuir finalement pour continuer de marcher.

Je suis passé vite jusqu’au début du 19e siècle. Après l'Empire, il y a une croissance économique qui revient, et apparaît la classe sociale des rentiers, une classe sociale qui n'a rien à faire. Ces gens qui gagnent de l'argent sans avoir à travailler doivent conquérir leur légitimité dans l'espace public. Ce sont des gens qui sont dans la rue, mais qui n'ont pas de travail, qui n'ont pas un but, ils ne sont pas en train d'aller quelque part, et on les voit. Et les autres, qui ont leur légitimité dans l'espace parce qu’ils travaillent, ils ont une motivation, les jugent ; et il faut travailler sur cette position critique de celui qui n'a rien à faire dans la rue.

Apparaît dans les années 1830-1840, en même temps que Les Mystères de Paris, en même temps que les grands feuilletons, ce qu'on appelle Physiologie du flâneur, qui sont des guides de bonne conduite à l'usage des gens qui n'ont rien à faire dans la rue. C'est passionnant, on explique « Est-ce qu'on doit saluer tout le monde ou pas ? », « Est-ce que quand il y a un attroupement de curieux, nous sommes légitimes à nous mettre au milieu ? devant? derrière? » « Comment tenir ses mains ? Est-ce qu'il faut mettre ses mains derrière soi ? Il faut mettre ses mains devant soi ? Est-ce qu'il faut mettre sur le côté ? Est-ce qu'une canne c'est judicieux ou non ? Quand est-ce qu’on enlève son chapeau ? » Et on invente la possibilité de flâner dans la rue.

En même temps, apparaissent les grands feuilletons, qu’on trouve dans les premiers journaux réguliers (nous vivons sur cet héritage, avec les séries télé), et un des premiers feuilletons c'est Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. C'est l'histoire d'un bourgeois qui est enfermé dans le code de la vie bourgeoise, et qui s'ennuie évidemment. La solution qu’il trouve est de se déguiser en gueux, en homme pauvre (il a des gardes du corps pour éviter les mauvais coups), et il va dans les endroits où sont les prostituées, les bandits, les cafés, la vie nocturne et enfin sa vie prend de l'intérêt. Et ça, c'est vraiment le code génétique de l'explosion des séries télé, cette histoire-là du bourgeois qui s'ennuie, qui va descendre dans la rue pour partager la vie du peuple, et je vois ça comme un moment poétique.

Et c'est l'ouverture d’une espèce d'âge d'or qui est deuxième moitié du 19e siècle, où on va avoir la flânerie baudelairienne, la promenade sur les grands boulevards, etc. La marche va être plus qu'une pratique artistique, elle va être une obligation poétique, et c'est l'apparition de la peinture dans des petits tubes qui fait qu'on peut sortir de l'atelier pour pouvoir faire de la peinture. On va aller peindre sur le motif dans la rue, et ce sont les premiers grands paysage de ville avec impression de pluie tombée sur le pavé par les impressionnistes. Donc là, sortir dans la rue, c'est une obligation poétique. On vit ça avec notre petite histoire marseillaise à travers les Excursionnistes, une proto-association qui apparaît à la fin de ce moment-là. Ils s’appelaient les « Buveurs d'air ».

Tout de suite après leur apparition, on va passer au 20e siècle, avec le choc des guerres mondiales et du progrès technologique, et cette idée de se promener dans la ville va ne plus être évidente. Et la promenade, à travers les fédérations de randonnée par exemple, va devenir un sport, ce sport incroyablement ambigu, ce sport sans compétition, ce sport sans effort. On l’a rangé dans la catégorie du sport, et son but va être anti-urbain, son but va être le grand paysage naturel, et c'est l'apparition de l'industrie du tourisme.

Ça va consister à aller voir ce qui n'a pas été déformé pour le déformer : c'est les stations de ski, les stations balnéaires, l'industrie du tourisme, etc. Et finalement, notre génération arrive à la fin du 20e siècle devant ce paradoxe, qui est que d'aller se promener n’est plus évident, on n’arrive plus exactement à reprendre la main dessus – alors que, au contraire, à partir de la fin des années 1960, l'idée de la marche va revenir à travers l'avant-garde esthétique. Alors qu'est-ce que l'avant-garde ? Le point de vue français sur l’avant-garde est très drôle, puisqu’on investit dans l'avant-garde, on crée artificiellement des avant-gardes… Ça va être le rôle des « situ », les situationnistes, (avec Guy Debord et les adeptes de la dérive) qui vont marquer l'histoire de l'art, mais on peine encore à savoir ce qu'il voulaient dire.